CHARPENTES A PETITS BOIS (A LA PHILIBERT DE L'ORME) DANS LA SARTHE

De Maisons Paysannes de France
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Les charpentes à petit bois

Ces charpentes se caractérisent par des formes courbées assez insolites. Celles-ci sont le résultat de l’assemblage en arc de nombreux éléments de bois de faible dimension (1,5m maximum).Les chevrons formant arbalétriers constituent une succession de plusieurs épaisseurs de bois fixées de chant par des chevilles. En outre, les charpentes peuvent présenter des portées conséquentes (jusqu'à une dizaine de mètres), le plus souvent sans qu'aucun élément ne vienne entraver l'espace couvert.


Philibert de l’Orme, entre oubli et Renaissance

C’est au XVIe siècle que se situent les origines théoriques des charpentes à petits bois. À cette époque, l’architecte Philibert de l’Orme réalise plusieurs constructions pionnières, mais surtout, il rédige ses Nouvelles Inventions . Cet ouvrage est fondateur puisqu’il théorise une méthode de construction dans un contexte où le média littéraire demeure peu développé. De surcroît, l’ouvrage est monographique, il se cantonne uniquement aux charpentes que l’architecte nomme « à petits bois ». Il forme aussi un catalogue de réalisations, pour la plupart à destination du roi Henri II , agrémentées de commentaires au sujet de leur faisabilité et de détails de mises en œuvre. Bien que la position de P. de l’Orme en tant qu’inventeur est parfois questionnée , nul doute que son ouvrage forme un jalon important dans l’histoire française de la charpente.

De nos jours, Philibert de l’Orme est connu pour nombre de réalisations, dont les Tuileries (Paris) ou le château d’Anet (Eure-et-Loir). Toutefois, ses charpentes à petits bois sont surtout représentées par des traces écrites . En effet, les archives et les constructions qui subsistent de nos jours font état de charpentes qui de tout temps sont demeurées rares, y compris suite aux écrits du XVIe siècle. On peut expliquer cette rareté par les influences antiquisantes de l’époque moderne, qui se basent avant tout sur modèles existants. De plus, dans un contexte où l’architecte se cantonne à des réalisations emblématiques, souvent nobles, les avantages de coûts et de mise en œuvre mis en avant par P. de l’Orme peuvent paraître contingents. Enfin, et c’est peut-être là la principale raison du rejet, la charpente à petits bois bouscule les coutumes du bâtiment. D’une part, la charpente peut être préfabriquée et s’affranchir des charpentiers, ce qui peut inspirer du rejet à ces derniers. D’autre part, Philibert de l’Orme est le descendant d’une famille de maîtres maçons Lyonnais, ce qui ne lui confère pas une aura particulière dans le domaine de la charpente. On note d’ailleurs que la charpente à petits bois, dont les forces agissent en compression, tient plus de l’arc maçonné que de la charpente traditionnelle du point de vue de son schéma statique. Dès la fin du XVIe siècle, à peine mises en avant dans un ouvrage, les charpentes à petits bois tombent donc relativement dans l’oubli. Comment expliquer leur renaissance à la fin du XVIIIe siècle ? Et pourquoi cette renaissance a-t-elle été significative dans le département de la Sarthe ?


La Sarthe au temps des Lumières

Dès les années 1750, un regard nouveau est porté sur la campagne. Des artistes, tels que Jean-Jacques Rousseau, idéalisent l’architecture vernaculaire et les milieux naturels. De plus, le mouvement physiocrate, porté par l’économiste F. Quesnay, invite les propriétaires à investir massivement dans leurs exploitations agricoles, afin de les moderniser. Dans la seconde moitié du siècle, on voit alors apparaitre des fermes modèles, souvent en complément d’une demeure aristocratique. Les projets, souvent teintés d’un certain idéalisme, rappellent parfois le hameau de la Reine de Versailles ou les travaux de Louis XVI au château de Rambouillet. Avec la Révolution, un nouvel élan est donné à la modernisation des sites agricoles. À ce moment-là, les activités agricoles sont d'autant plus mises en avant qu’’elles permettent de forger un discours national et qu’’elles occupent parfois le quotidien de propriétaires aristocratiques ayant quitté la ville pour des raisons politiques. Des procédés sont alors diffusés par le biais de publications et d'institutions telles que les sociétés d’agriculture.Les charpentes dites à la de l’Orme ne sont alors pas en reste, leurs caractéristiques, déjà mises en avant au XVIe siècle (facilité de mise en œuvre, coût, matériel, forme…), représentent un intérêt pour les propriétaires de l’époque. Grâce à leur absence d’entrait, les charpentes présentent aussi l’avantage d’offrir un vaste espace non entravé, qui facilite le stockage.

En 1808, Georges Joseph Augustin Menjot d’Elbenne (1748-1821), un riche propriétaire de La Chapelle-Saint-Rémi, publie Constructions rurales, moyens de perfectionner les toits et de les rendre plus commodes, plus économiques, en conciliant l'élégance et la solidité . Cet écrit retrace la construction de plusieurs charpentes à petits bois. On sait alors que Menjot d’Elbenne a travaillé au château de Cogners, en 1789; à la Gavolerie, à Bessé-sur-Braye, en 1792; à Couléon (sa propre propriété, à La Chapelle-Saint-Rémi), en 1804 et 1805. Après avoir étudié les dates de construction des charpentes que nous avons observées en Sarthe, on peut dire que Menjot d’Elbenne est très vraisemblablement celui qui a fait apparaître les charpentes à petits bois dans le département dès les années 1790.

Menjot d’Elbenne cite ses réalisations comme inspirées de P. de l’Orme, on peut donc penser qu’il a eu connaissance des Nouvelles Inventions, même si nous n’en avons à ce jour aucune certitude. Le propriétaire sarthois a vraisemblablement été séduit par le discours de l’architecte au travers duquel on peut déjà déceler un certain projet universaliste, assez proche des Lumières. Selon l’architecte, les charpentes, par l’emploi de petites pièces et d’essences diverses, devaient se développer sur de nombreux territoires. De surcroît, les exemples donnés au XVIe siècle font état d’un type de charpente qui peut être mis en œuvre sur différents programmes, qui ne se limite pas aux bâtiments royaux par exemple. En outre, nous ne connaissons pas à ce jour en Sarthe de charpente à petits bois datés des XVIe et XVIIe siècles . On peut donc potentiellement écarter l’hypothèse d’un modèle local qui aurait été repris. Les charpentes les plus anciennes dont nous ayons connaissance datent de la fin du XVIIIe siècle. Cependant, Menjot d’Elbenne a pu s’inspirer d’un projet emblématique parisien : la construction de la Halle aux blés. À cette occasion, les architectes Legrand et Molinos renouvellent le procédé de construction selon les modèles du XVIe siècle. Un médaillon à l'effigie de Philibert de l'Orme fut d'ailleurs commandé pour l’inauguration de 1783 . Seul un projet cité par Menjot d’Elbenne demeure visible de nos jours : La Gavolerie (Bessé-sur-Braye). Ce projet correspond bien aux détails de mises en œuvre décrits dès le XVIe siècle. Cependant, on sait grâce à son écrit que Menjot d’Elbenne se détache du modèle via des projets plus tardifs. Il fait évoluer les courbes, les matériaux de couverture… Il tente d’améliorer le rapport économie/solidité en étudiant les coûts de main-d’œuvre, la provenance des matériaux, etc. Plusieurs échanges avec des sociétés savantes font état d’un contexte particulièrement favorable en Sarthe, où la main-d’œuvre est moins chère. De surcroît, Menjot d’Elbenne déclare avoir formé « six élèves (…) dont deux m'avaient été envoyés par le Commissaire impérial du département de la Sarthe ».

Toutes les charpentes sarthoises dont nous connaissons l’origine datent d’une période allant approximativement de 1780 à 1830. On peut donc penser que les travaux de Menjot d’Elbenne, de la fin du XVIIIe siècle, ont été la source des autres réalisations. D’ailleurs, il n’est pas rare que les projets soient liés à des commanditaires proches du propriétaire-savant, tels que le marquis de Cogners qui réalise plusieurs charpentes, dont deux encore visibles : aux Tuffelières (Cogners) et à la Métairie (Sainte-Osmane). Les commanditaires sont souvent issus de la noblesse, dans un département où la Révolution n’a pas bouleversé les grands patrimoines fonciers . Parmi les grands promoteurs de charpentes à petits bois, on compte par exemple la famille Desson de Saint-Aignan, qui réalise des ouvrages à Bel Air (communs - Jauzé), à l'ancien prieuré de Saint-Symphorien (boulangerie - Marolles-les- Braults), à La Besnerie (four à pain - Saint-Aignan) et à Launay (remise - Saint-Georges-du-Rosay). Même l'église de Jauzé vit son transept surmonté par une charpente à petits bois sous l'impulsion de la famille. Parmi la cinquantaine de charpentes visibles ou détruites que nous connaissons en Sarthe, nous pouvons estimer qu’’environ 25ont été construites pour un usage agricole. Environ 18 de ces ouvrages sont par ailleurs de façon certaine liés aux histoires de grands propriétaires terriens. Cependant, toutes les charpentes ne relèvent pas d’un usage agricole. Les commanditaires ont parfois utilisé le procédé de charpente pour couvrir des demeures, comme à La Gavolerie. Le domaine religieux a été aussi un commanditaire majeur. L’abbé Jacques-François Dujarié, accompagné des Sœurs de la Providence, a par exemple construit plusieurs charpentes à Ruillé-sur-Loir. On trouve aussi des charpentes dans des centres-bourgs, à Noyen-sur-Sarthe ou à Bouloire par exemple. Les charpentes sont alors souvent liées à une activité artisanale ou semi-industrielle. En outre, il est parfois difficile de déterminer si la position actuelle de la charpente est représentative d’un état ancien. Les charpentes à petits bois, très modulaires, pourraient parfois avoir été déplacées. De surcroît, certaines constructions pourraient être des dérivés du modèle de de l’Orme, et, plus largement, des expérimentations de Menjot d’Elbenne. C’est notamment le cas au théâtre de La Flèche où la coupole est soutenue par une charpente rappelant celles à petits bois. On situe la fin des charpentes à petits bois en Sarthe vers les années 1830. À cette époque, les grands commanditaires regagnent parfois Paris grâce à la Monarchie de Juillet. Par ailleurs, les prémices de la révolution industrielle favorisent une préfabrication des charpentes traditionnelles et, à terme, l’essor des charpentes métalliques. Les données économiques et les ressources mises en avant par Menjot d’Elbenne quelques années auparavant sont bouleversées et les charpentes à petits bois sont délaissées pour la seconde fois.


État de l’art

La Sarthe aurait compté, en l’état des connaissances actuelles (2020) jusqu’à une cinquantaine de charpentes à petits bois, ce qui constitue une des plus fortes concentrations connues en France. Même des régions étudiées au regard de ces charpentes, telles que la région Centre-Val de Loire, n’en présentent pas autant . De plus, les derniers compléments de recherche permettent d’étendre la présence de ces charpentes à quasiment tout le département. Elles semblent être absentes uniquement au nord-ouest et au sud, ce qui s’explique certainement par une histoire socio-économique différente et par la sphère d’influence de Menjot d’Elbenne.

Les charpentes visibles de nos jours présentent des courbures variables, souvent fonction de leur matériau de couverture initial. De surcroît, bien que les exemples les plus anciens, tels que celui de La Gavolerie (Bessé-sur-Braye) correspondent aux dessins du XVIe siècle, les exemples plus récents s’en écartent drastiquement. Les courbes sont alors souvent moins prononcées et le contreventement est assuré par des pannes, voire simplement par des liteaux (!), comme au Pont de Vaige (Sablé-sur-Sarthe). Notons que l’usage de panne va à l’encontre du projet initial d’économie de pièce de grandes dimensions mais facilite une mise en œuvre rapide, à l’inverse des liernes, pièce de bois qui lie un chevron à un autre, que l’on retrouve par exemple à La Gavolerie. Les expérimentations révèlent parfois de nos jours des désavantages, des déformations obliques sont par exemple parfois constatées.

En outre, les variations sont nombreuses, on ne peut pas parler d’un modèle type. En premier lieu, les surfaces couvertes sont très variables, elles vont de 5,5 m2 pour un appentis dans le bourg de Chantenay-Villedieu, jusqu’à 325m2 pour une dépendance du château de Rivesarthe (Noyen-sur-Sarthe). D’autre part, des variations de détails sont aussi observées. À la chapelle Saint-Roch de Fontenay-sur-Vègre ou au château de Rivesarthe, les faîtages sont par exemple très prononcés, allant jusqu’à soulever le terme de « toit à l’impériale ». Dans les cas précités, le faîtage fait l’objet d'un assemblage particulier, il ne s’agit pas comme pour les autres charpentes d’une pièce de bois d’un seul cours de planche prenant une forme triangulaire. Les coyaux forment eux aussi des différences de formes entre les édifices. À Saint-Mars-d’Outillé, où l’industriel Vétillard a construit de nombreuses charpentes, des coyaux très allongés et courbes marquent par leur originalité. Malgré les variations, on observe aussi certaines constantes. Les chevrons de rive, par exemple, sont quasi systématiquement à l’affleurement de la maçonnerie, selon une disposition courante dans le département. Cette disposition est le plus souvent restée inchangée car la structure «à la manière de de l’Orme» l’encourage. En effet, il y a au travers de ces ouvrages une confusion entre chevron et arbalétrier ; de cette manière, les débords de toit ou l’inscription des éléments de charpente dans la maçonnerie sont rendus difficiles en parties latérales.

Des écarts quant aux modèles du XVIe siècle sont aussi constatés vis-à-vis des structures. Des tirants métalliques, destinés à limiter l’écartement, ont parfois été mis en œuvre, soit à l’origine, soit de manière récente. D’autre part, bien que l’entretien de la charpente soit relativement facile, par le remplacement localisé de petites pièces, certaines adaptations sont complexes. Par exemple, il s’avère souvent difficile de pratiquer un chevêtre, pour aménager une gerbière par exemple. Des désordres sont parfois observés à la suite de ces modifications.

La plupart des charpentes étudiées sont constituées de chêne ou de peuplier, ce qui semble démontrer l’emploi de ressources locales. Concernant les matériaux de couvertures, les charpentes à petits bois obéissent aux logiques historiques du département. À l’est, l’ardoise est plus présente qu’à l’ouest, bien que des modifications aient une fois encore été effectuées depuis le début du XIXe siècle. De plus, certains entre-axes laissent planer un doute concernant l’usage de bardeaux. Il est plausible qu’à la Métairie (Sainte-Osmane) des bardeaux aient été employés initialement par exemple.


Quel avenir ?

Les charpentes à petits bois sont aujourd’hui très méconnues. Leur connaissance se limite à la théorie et les rares exemples cités concernent le plus souvent des édifices emblématiques, de région parisienne pour la plupart . Deux obstacles quant à la prise de conscience d’une valeur patrimoniale sont rencontrés : d’une part, les charpentes appartiennent à des territoires ruraux, historiquement peut mis en avant vis-à-vis de leur patrimoine bâti. D’autre part, elles relèvent de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, des périodes longtemps en défaveur auprès des acteurs de la culture.


Bibliographie

Revue "Maisons Paysannes de la Sarthe" n°6 - L'aventure sarthoise des charpentes à petits bois p.4 à 9 -2021- par Léo Cany.

"De l'utilisation des charpentes à la Philibert Delorme en Sarthe", revue Maisons Paysannes de Francen°188, juin 2013, par François Pasquier et Julien Hardy.

De l’Orme, Philibert, Nouvelles inventions pour bien bastir et à petits fraiz / trouvées n'a guères par Philibert De l'Orme, Paris, ed. F. Morel, 1561, Bibliothèque Nationale de France

Collectif, « Dell’arte pratica del Carpentiere esposta dagli architetti Felice Pizzagalli e Giulio Alvisetti…», Biblioteca italiana ossia Giornale di letteratura scienze ed arti, t. LX, octobre-décembre 1830, Milan.

Menjot d'Elbenne Georges Joseph Augustin, Constructions rurales, moyens de perfectionner les toits et de les rendre plus commodes, plus économiques, en conciliant l'élégance et la solidité, Paris, ed. chez Colas et Delaunay, 1808. Médiathèque du Mans, côte SA4 1572 (04).

Nègre Valérie, "La contribution des artisans au rétablissement de la charpente de Philibert De l'Orme au XVème siècle", Collectif, Philibert De l'Orme Un architecte dans l'histoire, Turhout, Brepols, 2015.

FÉRAULT, Marie-Agnès, « Les charpentes à la Philibert de l'Orme et les charpentes à petits bois du XVIe au XXe siècle », Monumental, Semestriel 1, juin 2016

Pour en savoir plus:

https://issuu.com/canyleo/docs/cany_le_o_les_charpentes_a__petits_

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